Hambach témoigne de la difficulté des diversifications industrielles ambitieuses. En effet, c’est une usine née des desseins du charismatique patron de Swatch, l’horloger suisse qui a bouleversé son marché (aujourd’hui on dirait uberisé l’industrie et le marché de la montre ?).

Quand un horloger iconoclaste rêve d’automobile

Commercialement la Smart fut à la fois un objet ORNI (un Objet Roulant Non Identifié, parfois assimilé aux quadricycles légers) et une automobile très reconnaissable. Sa rencontre avec les clients fut sans doute plus longue qu’espérée par Hayek le patron de Swatch.
Elle est aussi un premier témoin d’une nouvelle approche de la mobilité et d’un nouveau rapport à l’automobile : fun, personnalisable, adaptée à la circulation urbaine… Le site industriel d’Hambach est donc né d’une vision à long terme.

La diversification dans l’automobile du groupe horloger suisse s’est concrétisée avec l’appui industriel du groupe Daimler. Ce dernier a pris le contrôle total de l’activité à l’aube des années 2000. La Smart est alors une affaire de pure player de l’automobile.

Une démarche très/pas étonnante

Quand INEOS annonce se positionner pour reprendre le site, les actifs industriels et des salariés, quel est notre premier réflexe ?

Ne pas être étonné·e·s !

En effet INEOS s’est fait le champion de la reprise d’actifs pétrochimiques que les majors du pétrole et de la chimie délaissaient. La restructuration appuyée sur une approche financière très agressive et une ambition gargantuesque…

Puis très rapidement ?

On imagine que les perspectives de croissance d’INEOS trouvent leurs limites. Les dirigeants d’INEOS ont actionné les leviers de l’extension géographique de leurs marchés. Ils ont ciblé leurs acquisitions afin de renforcer le portefeuille d’actifs.

Donc

INEOS est devenu un acteur incontournable de la chimie de spécialité. En 15 ans, l’entreprise a émergé et fructifié sur les « délaissés » des majors au prix d’une dette considérable que les performances de l’entreprise permettent d’honorer. Ainsi INEOS a su se développer en tant qu’entreprise globale dans le domaine de la chimie. Les dirigeants ont bâti le groupe en renforçant une position centrale pour ses clients. Ces derniers sont en effet dépendants de quelques fabricants pour un grand nombre de molécules. Et ce nombre se contracte compte tenu de l’expertise et des capitaux nécessaires à la production de ces actifs.

Chevalier blanc…

Comment expliquer la volonté de se diversifier dans l’automobile quand une entreprise domine un marché ? Les dirigeants d’INEOS répètent-ils ce surprenant pari ?
Reprendre des actifs abandonnés par les Majors du pétrole. Ces derniers se désengageaient pour décarboner leurs activités et amorcer leurs transitions.
Investir le marché de la chimie de spécialité quand les financiers considèrent le marché mature voire en décroissance.

Et si le vrai actif d’INEOS était la capacité à reprendre des sites industriels et à restaurer leur compétitivité ? Ce n’est pas tant la diversification d’un Chimiste vers l’automobile qu’une nouvelle diversification pour des managers de transition. Reprendre l’usine d’Hambach ne serait donc qu’une nouvelle aventure pour des professionnels du retournement sur un chemin pavé de réussites.

… ou fossoyeur ?

Pourtant on peut mettre en lumière des nuances. La reprise du site ne s’inscrit pas dans une forme de continuité. INEOS a été fondée sur la reprise d’un portefeuille d’activités et de clients. Ce n’est pas le cas ici, Daimler transfère la fabrication des Smart. Et INEOS veut relancer un symbole de l’automobile britannique.

Produire le Grenadier, une réminiscence du Defender fabriqué par Land Rover, pose de nombreuses questions. Le schéma et les méthodes d’INEOS ne pourront être totalement transposés. Toutes proportions gardées, l’aventure de Tesla a montré les limites de l’arrivée d’un nouvel entrant dans le monde de l’industrie automobile.

Cela pose ainsi la question de l’accès au marché pour commercialiser ce Grenadier. Par conséquent cela interroge quant à la pertinence d’une proposition à contre-courant des attentes et tendances du marché.

Quelle place et surtout quels volumes pour un SUV thermique de ce type sur le marché automobile ?
Comment assurer une viabilité pour ce projet industriel et donc des perspectives significatives de maintien d’emplois ?
Pourquoi s’imposer un arbitrage entre maintien de savoir faire, d’emplois industriels et transition écologique ?
Ou encore pourquoi vouloir relancer la fabrication d’une auto britannique en Europe continentale à l’heure du Brexit ?

Enfin ces questions ne doivent pas être occultées par les différentes parties prenantes de ce dossier. Les risques ?
Une grosse (et nouvelle) déception et de la colère pour les premiers concernés, les salariés du site.
Une décision politique (et des contreparties financières) difficilement compréhensible et acceptable par les citoyens.
Une contre-référence médiatique d’une stratégie de réindustrialisation qui doit s’inscrire dans la durée.

D’après l’Usine Nouvelle, le 18/07/20

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